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Elephant (analyse)

11 décembre 2004 par Objectif Cinema Digg Del.icio.us Facebook Google Technorati Live MySpace Scoopeo Wikio Furl Blogmarks Reddit Mister wong Viadeo

De Gus Van Sant
Par Marc LEPOIVRE

SYNOPSIS
En ce jour d’automne, les lycéens, comme à leur habitude, partagent leur temps entre cours, football, photographie, potins, etc. Pour chacun des élèves, le lycée représente une expérience différente, enrichissante ou amicale pour les uns, traumatisante, solitaire ou difficile pour les autres. Cette journée semble ordinaire, et pourtant le drame couve...

ESTHETIQUE DU CHAOS

Gus Van Sant (c) D.R.

S’attaquant au fameux drame de Columbine, à la suite de Michael Moore, Gus Van Sant propose une approche résolument plus poétique et ouverte, fort éloignée du discours marxiste un peu simpliste (quoique partiellement recevable) du documentariste qui ne trouvait comme seule explication à ce massacre que la proximité d’une usine d’armes.

Précisément pas d’explication chez Gus Van Sant, pour qui c’est le manque d’explication qui donne son énergie et sa beauté au cinéma. Avant tout, Gus Van Sant film des êtres, c’est-à-dire des corps, des mouvements dans l’espace. A aucun moment par exemple, il n’insistera sur un élément psychologique chez les jeunes tueurs qui pourrait donner une motivation à leur acte. Face à cet événement insensé, « informulable » pour l’Amérique, qui apparaît comme l’expression la plus pure du nihilisme, il n’a pas d’explication et garde la part d’ombre. Gus Van Sant (c) D.R.

Tirant son parti de l’inexplicable, il préfère lui donner une forme poétique, donner une voix au chaos, une formule à l’informulé. Fixer des vertiges, noter l’inexprimable : c’est bien une entreprise de poète que mène ici Gus Van Sant.

De là le choix d’une forme musicale plutôt qu’une narration traditionnelle fondée sur les enchaînements. En l’occurrence, le récit d’Eléphant s’attache aux quelques heures dans le lycée qui précèdent le drame. Mais fidèle à sa veine expérimentale , Gus Van Sant décompose, déconstruit son récit : le déroulement des faits est vu a travers des points de vues différent et l’action va être répétée et démultipliée. La temporalité se fait plastique, malléable, « chaotique », bousculant l’enchaînement de l’avant et de l’après, de la cause et de l’effet, soumise au principe de non linéarité. Le récit se donne comme une structure infiniment mobile, fluctuant, d’une grande souplesse.

C’est que la musique imprègne la mise en scène dans son ensemble : le jeu d’acteur, la caméra, le montage, le son et, bien sur, la musique. Ainsi à la structure musicale du récit correspond la dimension chorégraphique de la mise en scène, appuyée sur la fluidité des mouvements d’appareil (dolly et steady cam) et le mouvement des corps dans l’espace labyrinthique du lycée. Poursuivant le travail radical entamé avec Gerry, Gus Van Sant ne filme rien d’autre que des corps qui marchent (filmés de dos en travelling avant) en plan séquence audacieux qui étirent le plan jusqu’à une durée infinie, interminable, presque obscène au regard de la norme américaine. Signe que le travail sur le temps, est l’une des préoccupations majeures du film, donnant lieu à une rythmique très particulière. Ces incessants déplacements, on peut dire que Gus van Sant les règle comme un ballet : un ballet de monades silencieuses, de particules solitaires dans un espace vide, désert, fantomatique. Dans la construction d’ensemble, il faut souligner à quel point chaque mouvement est réglé avec une stupéfiante précision afin qu’il s’imbrique harmonieusement dans le tout, qu’il se coordonne avec tous les autres. C’est ici le montage bien sûr qui parachève cet aspect chorégraphique car il s’agit tout autant d’un ballet d’images ! Ainsi, dans les séquences charnières du film, reprises sous différents points de point de vue, on remarque que Gus Van Sant filme des croisements (John qui croise Alex le photographe dans le couloir pendant que Michelle court), c’est-à-dire des corps allant dans des directions opposées. Il ne fait pas dans la facilité, puisqu’il privilégie systématiquement, lorsqu’on passe d’un point de vue à l’autre, les raccords dans le mouvement. Le moindre détail a son importance (je pense au chien qui saute sur John pendant que les tueurs se dirigent vers le lycée), selon qu’il est au premier plan ou à l’arrière, selon qu’il est filmé en gros plan ou en plan d’ensemble. Tout cela se fond merveilleusement et témoigne du souci d’atteindre à une légèreté toute aérienne, où le film construit son équilibre. Gerry (c) D.R.

Mais la forme musicale poursuit une autre visée esthétique. Il s’agit donc de donner un équivalent formel au chaos, au sens où le massacre, chez ses auteurs, répondait au désir de semer le chaos, mais également au sens de la fameuse théorie du même nom.

Par la déconstruction du récit, Gus Van Sant a précisément cherché à briser l’ordre chronologique classique fondé sur des rapports causaux, et par là se déprendre de tout schéma déterministe. En fait, Eléphant s’apparente à un objet cubiste (voire fractal) : la pluralité des points de vue sur l’action a pour but d’empêcher tout point de vue unique. De là ce temps non linéaire, non orienté. Plutôt qu’enchaîner les faits jusqu’à leur issue fatale, l’auteur de My own Private Idaho préfère en quelque sorte les superposer, les juxtaposer, les sampler pour produire un rythme.

S’il est tentant d’oser un parallèle avec la théorie toute scientifique du chaos, c’est que Gus Van Sant nous fournit une piste dès la première image du film, qui en l’occurrence est un motif récurrent de ses films : des nuages menaçants qui défilent en accéléré dans le ciel de Portland ; en amorce du plan, un poteau électrique, seul point de stabilité de l’image. Cette image « programmatique » me paraît fonctionner à un double niveau : d’une part, à un niveau archaïque et mythique, elle suggère que le drame de Columbine est relié aux forces du cosmos, qu’il est lui-même l’irruption d’un drame cosmique, se produisant dans un temps autre, soustrait au cours ordinaire, comme le suggère l’accéléré. Le lycée est un espace maudit, séparé du reste du monde, sous l’emprise de dieux mauvais qui font des hommes leurs jouets.

Mais d’autre part, on sait que la formation des nuages constitue l’un des grands domaines d’application de la théorie du Chaos. Les nuages de Portland dessinent des formes compliquées, irrégulières, tourbillonnaires (anticipant la trajectoire des lycéens monades nomades d’Elephant). Gus Van Sant filme un état de turbulence, et suggère qu’il faut comprendre l’événement en ce sens : un événement marqué par le désordre et l’imprévisibilité. En effet, le massacre de Columbine dépend d’une multitude de causes et de facteurs, il obéit à des lois non linéaire. Dans le calme ordonnancement de la vie du lycée, l’ordre stable et continu de la civilisation (symbolisé par le poteau électrique), il apparaît comme un désordre fondamental, une perturbation climatique absolue. Il est l’imprévisible même, l’impensable, l’inconcevable, l’ « informulé ».

Ainsi ce principe de non linéarité ne pouvait appeler qu’une forme musicale, à même de tisser un réseau d’échos, de contrastes, de variation et de répétition , à même d’accueillir la complexité chaotique du réel (en l’occurrence l’ensemble de tous les micro actes qui mènent au grand Acte destructeur, tel le fameux battement d’aile du papillon occasionnant une tempête). Gus Van Sant (c) D.R.

La musique est par excellence l’art du temps. A bien des égards, Elephant témoigne du souci esthétique de travailler le temps comme un matériau, comme une glaise qu’on malaxe. Gus Van Sant s’ingénie à nous communiquer la sensation d’un temps non linéaire, heurté, fibré pourrait-on dire. C’est que le film nous invite à faire une lecture de l’événement comme une « crise » du temps, à l’instar des grandes tragédies. Time is out of joint, comme dans Hamlet. En effet, les jeunes tueurs, par cet acte, ont nié le grand temps linéaire propre à la civilisation, incarnée ici par l’école, chargé de relier le passé au présent selon une perspective clairement orientée sur le futur (ce n’est pas pour rien que l’Education nationale s’est senti interpellée par ce film, à tel point qu’elle a produit, avec le CRDP de l’Académie de Nice, un cédérom pédagogique). Le film nous parle, dans tous les sens du terme, d’une perte du Sens, qu’il cherche à traduire formellement et qui a pour nom le chaos. S’il n’y avait qu’une explication à retenir, d’ordre métaphysique, c’est bien celle-là, comme Gus Van Sant lui-même le laisse penser dans un entretien accordé aux Cahiers du Cinéma de juin 2003 : « Un beau jour, ils n’ont plus cru au futur ».

Filmographie :

  • 2003 Elephant de Gus Van Sant avec Alex Frost, John Robinson
  • 2002 Gerry de Gus Van Sant avec Casey Affleck, Matt Damon
  • 2000 A la rencontre de Forrester (Finding Forrester)
  • 1998 Psycho de Gus Van Sant avec Viggo Mortensen, William H. Macy
  • 1997 Will hunting (Good will hunting) de Gus Van Sant
  • 1996 Ballad of the Skeletons de Gus Van Sant
  • 1995 Prête à tout (To Die For) de Gus Van Sant avec Nicole Kidman
  • 1993 Even cowgirls get the blues de Gus Van Sant avec John Hurt
  • 1991 My Own Private Idaho de Gus Van Sant avec River Phoenix
  • 1989 Drugstore cowboy de Gus Van Sant avec Matt Dillon, Kelly Lynch
  • 1987 Five Ways to kill yourself t de Gus Van San
  • 1987 My new friend de Gus Van Sant
  • 1985 Mala noche de Gus Van Sant avec Doug Cooeyate, Ray Monge

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