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30 septembre 2008 par
Curieux monocle ! Ne vaut-il pas mieux parfois avoir un oeil que deux ?
Jetons aujourd’hui un simple regard sur l’énigmatique toile du maître symboliste Fernand Khnopff, I Lock My Door Upon Myself.
Réalisé en 1891, ce tableau aux contours étranges, qui confèrent par leur façon d’être mis en place une dynamique très horizontale à l’oeuvre, doit son titre à un poème de Rossetti datant de 1876, intitulé Who Shall Deliver Me ?.

Bien malin qui pourrait expliquer ce tableau dans son intégralité, d’une manière précise et concise : Khnopff lui-même se gardait bien de dévoiler la signification profonde de ses réalisations. Un jour où on lui demandait ce qu’elles signifiaient, celui-ci répondit d’ailleurs : "Tout".
On reconnaît bien là l’esprit symboliste du belge fondateur (parmi d’autres) du Groupe des XX, où régnait une recherche de nouvelles perspectives dans l’Art, ainsi qu’une grande liberté d’esprit.
En rentrant plus dans l’oeuvre, on peut au premier coup d’oeil accéder à quelques "indices" lâchés à même la toile par le peintre lui-même, ainsi que les pièces d’un puzzle aux parties manquantes.
Une jeune femme énigmatique, "emblématique", au regard mort-vitreux, rappelle ces muses que furent pour Fernand Khnopff sa soeur ou par la suite les filles rousses de Henri Maquet. Sa longue chevelure cuivre se fait écho des trois lys, au premier plan, qui représentent par leur état d’évolution biologique (l’un est à l’éclosion, l’autre mûr, et le troisième fâné), les trois âges de l’Homme.
Mais est-on vraiment sûr que c’est là la bonne interprétation ? Khnopff considérait certainement qu’il existait plusieurs vérités, et que tous les symboles jalonnant son oeuvre peuvent être perçus presque comme "objets personnels de sa vie", mais aussi comme signes ésotériques, ou témoignages de son époque.
Concentrons-nous sur le fond du tableau. Au second plan, mêlé par ailleurs au troisième par un procédé d’ambiguité volontaire, donnant au spectateur des difficultés pour bien distinguer des parties distinctes, trône impérialement une statue d’Hypnos, auquel Khnopff vouait une admiration toute particulière.
L’artiste, dandy ésotérique embrumé, signe ici sa toile de la griffe du respect que lui impose le monde des rêves qui le fascine, ainsi que celui des mystères.
Proche des Rose-Croix, du Sâr Péladan, mais aussi du courant pré-raphaélite de Millais et ses comparses, il s’astreint à ne peindre qu’à l’intérieur d’un cercle doré d’où lui viennent, confesse-t-il, toutes ses inspirations.
Une autre explication de ces symboles, bien moins... "romantique", se révèle du moins tout aussi plausible : n’oublions pas qu’à l’époque de l’exécution de I Lock My Door Upon Myself, les travaux de Freud fascinent et intéressent grandement le beau-monde du "siècle des sciences".
Aussi peut-on lire également dans toutes ces allusions au monde des rêves présentes dans le tableau, comme l’Hypnos, la pose lascive de la femme très... onirique, elle aussi, ou le miroir en cercle au-dessus de celle-ci, une volonté d’attirer le spectateur vers ces nouveaux centres d’intérêts de l’époque que sont les études de l’inconscient, de la personnalité, de la psychanalyse.
I Lock My Door Upon Myself n’en reste pas moins un tableau intrigant : observez bien l’Hypnos, il semble prêt à tomber, le socle paraît seulement à moitié posé sur l’étagère, et l’aile bleue dépasse le cadre du meuble : comment cette statue peut-elle tenir ?
D’autres symboles interpellent également, comme la fleur d’opium, elle aussi sur l’étagère, ou (encore une fois) la représentation de portes à l’arrière-plan du tableau, présentes dans toute l’oeuvre de Fernand Khnopff...
Au final, voici un tableau qui plus de cent ans après sa réalisation demeure bien énigmatique, et interprétable de manières diverses, ramenant pourtant toutes à des jalons communs : le monde des rêves, de l’inconscient, du mystérieux, qui a toujours influencé Khnopff, ses oeuvres, et sa manière de vivre. Un "tout" appréciable tant au niveau de sa qualité artistique que de sa valeur de témoignage d’un homme devenu lui-même symbole de son propre courant de pensée.
La boucle est bouclée !
Le mois prochain, un autre regard, un autre chef-d’oeuvre : le Monocle, lui, sera toujours aussi curieux !
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