26 juillet 2008 par Nical | Promouvoir cet article
Curieux monocle ! Ne vaut-il pas mieux parfois avoir un oeil que deux ?
Et il y en a, des choses à voir, dans "Le tricheur à l’as de carreau" de Georges Delatour.
En apparence, une simple partie de cartes chez une dame d’un certain âge ; peut-être dans l’arrière boutique du petit bar de celle-ci ?
Le personnage qui focalise en premier lieu l’attention est évidemment ce fameux tricheur, et son as de carreau qu’il dissimule plus ou moins bien derrière lui.
Plus ou moins bien, car le regard énigmatique de la servante qui donne à boire à la dame en dit long. Peut-être a-t-elle vu le stratagème du joueur malhonnête, mais ne le révèle pas, car après tout, elle, elle ne joue pas. Elle se tient à l’écart du jeu, et de toute cette luxure et ce vice présent devant elle.
La dame à l’âge mûr semble elle aussi deviner la roublardise du tricheur, mais reste quiète. Se méfierait-elle des ruses d’un homme à l’aspect globalement peu rassurant ? Elle porte un collier de perles, symbole du pêché de chair rappelant Marie-Madeleine ; elle joue aux cartes, boit du vin, et l’argent de ses gains se trouve là, posé : Delatour, au travers de tous ces détails, la peint donc très explicitement en représentante de tous les vices.
A sa gauche, un jeune homme. Son attitude en dit long : le visage poupon, la plume plantée dans le chapeau, caractéristique de ces jeunes bourgeois riches, naïfs et très mondains des villes de l’époque, ainsi que son costume très jeune premier le définissent comme celui qui, à l’évidence, perdra bien vite tous ses gains au profit des autres joueurs, perdu par son tempérament d’ingénu.
Delatour dénonce ici, au-delà de la mise en situation d’un moment précis, tout ce qui peut faire perdre la raison à l’homme. Le message est clair, et sans ambiguité avec ce dernier détail, qui parle peut-être plus que tout autre : n’avez-vous pas remarqué une chose ? Notre tricheur, ce fameux tricheur... Regardez le bien... Et oui, il est le seul à être peint dans l’ombre. Cette intention délibérée du peintre associée au geste peu scrupuleux du personnage projette celui-ci à la fois dans et hors de la scène, ce qui peut rappeler la mise à l’écart d’un autre personnage fameux de l’iconographie occidentale, représenté le plus souvent dans sa Cène à lui : Judas !
Plus de doute possible, Delatour parachève ici son message limpide et clair, peint sur fond de caravagisme ambiant : jouer est mauvais... et tricher est pire !
Une dénonciation des jeux et du vice en général commune à cette époque, mais pour l’occasion représentée avec une finesse d’exécution et un sens de l’énigmatique (surtout dans les regards) peu communs, rendant un des tableaux les plus connus en France et dans le monde très agréable à contempler.
Le tricheur à l’ as de trèfle est conservé aux Etats-Unis.
Le mois prochain, un autre chef-d’oeuvre, un autre regard. Le monocle, lui, sera toujours aussi curieux !
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