16 mai 2008 par Nical
Artistes de renommée internationale, Pascal Vigneron, Christine Auger et Dimitri Vassilakis proposent en première mondiale l’interprétation du "Clavier Bien Tempéré" de Jean-Sébastien Bach au tempérament d’époque Werckmeister 3 au piano, à l’orgue, et au clavecin.
L’espace d’un instant, c’est donc une des oeuvres les plus connues de tout musicien classique qui renaît. L’occasion est trop belle pour ne pas vous en parler !
Le "Clavier Bien Tempéré" de Bach se compose de deux recueils, le premier paru en 1722 et le second en 1744.
Je ne vais pas ici vous expliquer empiriquement que Bach préférait sans doute le clavicorde au piano-forte, ni quels rapports il entretenait avec le "clavier". Je ne vais pas non plus vous expliquer l’art de la fugue au travers de la complexe musique de Jean-Sébastien Bach, ou bien sa musique pour orgue, etc.
Cela prendrait beaucoup trop de pages pour vouloir bien faire, et (sachez donc que je ne profite pas de cette excuse pour me dédouaner) il y a aussi le fait que je m’en sente tout à fait incapable.
Plutôt que de vous faire la critique de cette première mondiale et plutôt que de vous expliquer que nos trois interprètes sont incroyables, qu’ils jouent très bien et que personnellement, de mon point de vue de critique musical à l’oeil acerbe et aiguisé de lynx ou de hyène, endurci par ces années d’expérience qui sont derrière moi maintenant, j’aurais, si j’en avais été foutu, joué Ich Ruft Zu Dir, Herr Jesus-Christ(BWV 639), la deuxième pièce transcrite au bugle par Vigneron, sur un rythme un peu plus saccadé, ce qui au fond ne mène à rien. Il faut que chaque auditeur se forge une idée par lui-même et non en en lisant d’ autres, c’est capital.
Je préfère pour ma part élaborer une critique autour de l’oeuvre plutôt que dans l’oeuvre.
Je ne passerai donc que peu de temps à vous expliquer ces histoires de tempéraments, etc. car ces recherches doivent venir d’une volonté intrinsèque à l’auditeur découlant d’une écoute personnelle. Il est en revanche très intéressant d’appréhender le pourquoi du comment de l’oeuvre : quel est donc le contexte de l’époque dans laquelle créa Bach ?
Qu’est cela ? Que recouvre ce terme en 1722 ?
Pour faire simple, jusqu’ au temps de Bach, Werckmeister et Mattheson, il est admis que les musiciens jouaient théoriquement plus "juste" qu’aujourd’hui.
L’accoustique du son et sa théorie n’aboutissant pas aux mêmes résultats pour des raisons complexes, un musicien du 17ème siècle ne pouvait jouer absolument juste que si à chaque morceau il avait accordé son clavier, en se gardant de changer de tonalité au cours de son interprétation.
La raison en est que l’octave naturelle (do-ré-mi-fa-sol-la-si-do) n’est pas divisée en "parts" égales (on parle alors de "tons" et de "demi-tons") ; en conséquence de quoi certains "écarts" entre les notes, que l’on appelle en général "intervalles", étaient retouchées par les musiciens, de plus en plus, pour que le tout sonne plus harmonieux.
Evolution des temps, évolution des moeurs… Dès la fin du Moyen-Age, afin d’améliorer l’audition, on baisse un peu les quintes, on hausse les quartes, etc.
En 1791, Andreas Werckmeister fut le premier à exposer son idée de "tempérament égal", théorie faite de compromis sonores pour pouvoir passer d’une tonalité à l’autre sur un même instrument dans un même morceau. Mattheson en fit naître une "Basse continue" en 1719 et Bach son "Clavier Bien Tempéré" en 1722.
Ces hommes-là établissaient alors un pan de la culture de leur civilisation.
Le miracle propre à Bach est qu’avec son "Clavier Bien Tempéré", il explore du premier coup toutes les capacités de cette théorie du tempérament égal et présente tout de suite une oeuvre d’une inépuisable richesse, comme si tout cela avait matûré jusqu’à sa quintessence dans son esprit en seulement quelques temps.
Voilà donc, grossièrement expliqué, ce concept de "bon" tempérament, qui fait aujourd’hui sonner justes nos pianos, véritables "instruments à compromis" permettant la modulation. Celui-ci se devait d’être expliqué eu égard à l’oeuvre que je vous propose aujourd’hui.
Ainsi que je le précisais plus haut, je voudrais maintenant m’atteler à l’étude des tenants et aboutissants d’un contexte religieux, musical, … social, globalement, qui influa indéniablement sur le processus créatif de Bach.
Le cantor de Leipzig n’évoluait absolument pas dans l’Allemagne que nous connaissons aujourd’hui.
A son époque, l’unité allemande n’a alors aucune réalité. Cujus regio, ejus religio. Chacun est à l’époque maître chez soi et chaque prince impose chez lui sa religion avec ses idées.
Pourtant, les temps changent. L’aufklärung, la philosophie de l’Esprit des Lumières, se développe, surtout dès 1730. Le concept imprègne les principautés et affaiblit l’école Saint-Thomas.
Corrélativement, les protestants affluent de France après la révocation de l’Edit de Nantes en 1685 et offrent à découvrir à la noblesse la culture française.
Bach évolue dans ces cercles-là et tout cela joue sur son esprit.
En parallèle de cette culture de cour, la société urbaine. Bach y est présent aussi. Traditionnaliste, luthérienne, elle est axée sur les paroisses et ses Consistoires dont tous dépendent : artisans, bourgeois, peuple. Ce sont des villes de petite taille et c’est surtout là qu’apparaît sensiblement l’Aufklärung à l’encontre du système établit et pour le coup jugé rigide de la mentalité urbaine de l’époque.
C’est dans ce milieu de convergences et de divergences d’idées que se fait la musique de Bach, ainsi que ses choix culturels.
Le 18ème siècle est également le siècle où la musique, dans son exécution et sa manière d’être pensée, n’est plus seulement l’apanage des cours, mais devient aussi celui de la bourgeoisie.
Son public est alors loin de posséder la culture et le niveau global des cours, et tombe dans la facilité des affrontements virtuoses et des représentations grossières d’un côté, tout en se détachant des cours et en affirmant sa personnalité et son style de vie de l’autre.
C’est également au 18ème siècle que naît (et c’est là très important) la critique musicale en Europe.
Tout cela mériterait d’être creusé, bien sûr, mais je pense qu’à ce stade du récit, je dois avoir perdu au moins 4 des 5 lecteurs qui me sont fidèles, si tant est que ceux-là existent. Je me dis souvent que j’écris dans le vide. Mais là où ça devient malsain c’est que ça me plaît… Bref.
Pour conclure, gageons que le siècle de Bach, grossièrement, voit la musique se "démocratiser", sortir des cours et de son rôle d’instrumentalisation du culte pour acquérir un rôle plus large dans la vie culturelle.
Tout cela, répétons-le, influa sur Bach qui s’est construit dans ce contexte, et le "Clavier Bien Tempéré" proposé aujourd’hui est une trace, un passage, un témoin de cette époque et de ses évolutions musicales.
Pour la bonne compréhension de l’oeuvre, une lecture approfondie (dont je n’ai pas fait cas ici) de l’approche de Bach par rapport aux claviers en général est bien évidemment nécessaire.
Il est pourtant capital de n’écouter l’oeuvre qu’avec son coeur et de se laisser emporter par son esprit avant toute chose : ce qui a été expliqué ici n’est qu’une "aide à l’écoute", et une étude sommaire comme on aurait pu en écrire une autre parlant de tout à fait autre chose (Bach et les claviers uniquement, par exemple) sur le même sujet et tout aussi justifiable.
Aux côtés du cantor aux yeux usés par les transcriptions et le travail d’écriture à la bougie, alors que vous êtes assis et écoutez attentivement son orgue, il ne joue que pour vous. Un pur moment d’égoïsme du plus haut niveau musical. Et diable, que c’est bon !
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